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"Blue Charity Business"

samedi 10 novembre 2012, par Philippe Ladame

L’association Pêche et Développement, basée en Bretagne sud, vient de publier un "premier panorama" de l’activité des fondations et des ONG qui tentent d’influer sur la réforme de la politique des pêches.

Issue du "Collectif d’appui au Comité National des Pêcheurs Sénégalais (CNPS)", Pêche et Développement est née en 1996 du besoin d’élargir son champ d’action à l’ensemble des pêcheurs artisans, dans le contexte de l’évolution mondiale du secteur maritime et de l’internationalisation du secteur de la pêche.

Intitulé "Blue Charity Business" (.pdf de 2,3 Mo), son rapport « vise à donner plus de transparence sur l’action des fondations au travers des Organisations Non Gouvernementales Environnementales [ONGE] en Europe. Il vise également à décoder l’origine de cette méthode d’intervention, et le parallèle qui peut être fait avec les actions actuellement à l’œuvre aux États-Unis. Il tente d’identifier les premières pistes quant aux motivations d’intervention des fondations, hors de la simple défense de la pureté écologique. »

Les auteurs expliquent (p 53) qu’il y a une question essentielle de gouvernance pour une bonne gestion des pêches et que deux écoles s’affrontent :
La première école s’appelle la Tragédie des Communs (les communs désignant les ressources naturelles exploitées collectivement [1]). Elle invoque l’incapacité des acteurs du monde de la pêche à s’entendre collectivement et celle des États à assurer une bonne gouvernance et veut s’en remettre à la « main invisible du marché ».
Selon cette école explique le rapport, « Il suffirait donc pour un État, de donner un cadre marchand via des droits de pêche individuels marchands, et de lui appliquer ensuite des techniques de gestion des marchés financiers. L’État n’aurait plus qu’à assurer la définition du potentiel total capturable et à assurer le contrôle en mer.  »

À l’opposé de cette vision, d’autres défendent ce qu’on pourrait appeler la Stratégie des Communs [2] selon laquelle des collaborations entre les acteurs sont possibles, sous réserve de certains critères. « Dans le cas de la gestion des pêches, il s’agit d’une forme de cogestion à la bonne échelle, dans laquelle les acteurs initialement présents s’impliquent et ont un intérêt à développer ensemble des mesures qui mènent à la gestion durable. Le rôle de l’État y est défini, notamment en tant que garant de la bonne application des mesures codécidées. »

Pêche et Développement, proche de la deuxième vision, s’inquiète que certaines ONGE en tiennent pour la première, notamment dans le débat en cours actuellement au niveau européen (3ème réforme de la Politique Commune des Pêches).

En enquêtant pour comprendre pourquoi, les auteurs ont constaté que ces ONG (le WWF et Greenpeace, pour citer les plus connues) étaient liées à des fondations consacrant des moyens considérables pour influer sur l’évolution des politiques de pêche. D’après les calculs des rapporteurs (qui pensent pourtant sous-évaluer le phénomène) « les financements identifiés pour agir directement en Europe représentent environ 75 M US$ sur la période 2000 – 2011. » (p 19).

Ces fondations - Packard, Moore (informatique) ; Pew (pétrole) ; Oak, Walton (géants du commerce) principalement (p 15) - consacrent une part, plus ou moins grande, de leur capacité financière pour peser, via différentes actions de lobbying, en faveur d’une baisse généralisée de l’effort de pêche. Et elles le font à l’américaine ! via des campagnes coordonnées à grande échelle (p 35) et usant des procédés médiatiques éprouvés (p 36).
Elles le font aussi avec l’intention de reproduire le modèle américain de gestion durable des pêches, un modèle que le rapport décrit en pages 24-25. Un modèle où, plutôt que de mobiliser une communauté pour s’auto-réguler, on parie sur la privatisation et la concurrence. Un modèle où « elles (les ONG) soutiennent les pêcheurs vertueux selon leurs critères en créant des banques de professionnels qui groupent leurs droits de pêche et achètent les droits de pêche des autres pêcheurs. », des ONG qui sont donc non seulement prescriptrices mais aussi opératrices, un mélange des genres qui inquiète fortement Pêche et Développement qui voit dans les QIT (Quotas Individuels Transférables) la transposition européenne des catch-shares d’outre-atlantique.

Enfin, même si c’est souvent exprimé au conditionnel, le rapport s’alarme des possibles motivations souterraines, ou plutôt sous-marines, des fondations à l’oeuvre. En prônant la réduction de l’effort de pêche et notamment l’interdiction du chalutage, ne cherchent-elles pas surtout à rendre plus faciles d’autres usages : diaboliser la pêche, en dramatisant et en schématisant de manière outrancière, pour privilégier la protection de l’environnement, le tourisme, la valorisation des ressources minérales des fonds marins, les énergies marines renouvelables, les industries off-shores etc., des activités qui ne sont pas sans rapport avec les secteurs d’où sont nées ces fondations ?